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1918.
Alors que six jours plus tôt, un armistice a mis un
terme à une guerre lointaine dans laquelle les États
Unis se sont impliqués tardivement, deux Américains
pénètrent dans un petit restaurant situé
au 803 south third street à Los Angeles. Une fois
installés, Benkert et Gillibrand, ce sont leurs noms,
décident de passer commande d'un steak. A leur grande
surprise, le cuisinier, dont le commerce ne roule pas sur
l'or et qui ne peut se permettre d'être victime de
grivèlerie, leur réclame une caution de deux
dollars avant de mettre la viande à cuire. Devant
les protestations que déclenchent ces méthodes
commerciales pour le moins inhabituelles, le ton monte rapidement
: le restaurateur, en effet, est d'un tempérament
peu enclin aux concessions.
Très
vite, On passe des plaintes aux menaces, des menaces aux
invectives. Les esprits s'échauffent. Dans un accès
de rage, le restaurateur braque un revolver en direction
des deux hommes puis, se ravisant, il range l'arme, sort
de l'arrière du comptoir pour s'approcher d'eux,
bien décidé de régler ses comptes à
coups de poings. Il tente de frapper Gillibrand une première
fois; le client recule et sort du restaurant. Le cuistot
le suit jusque dans la rue, le frappe à nouveau et
déséquilibre sa victime qui tombe à
terre tandis que sa tête heurte de plein fouet la
bordure du trottoir. En un instant, son agresseur s'installe
à califourchon sur lui puis, l'attrapant à
la gorge, lui claque la tête sur la chaussée
avant de prendre la fuite.
La
police, informée de l'échauffourée,
se met rapidement à la recherche du restaurateur
qu'elle arrête non loin de son restaurant, à
South Bunkerhill Street. Au poste de police, l'homme, qui
sera relâché dans les heures qui suivent -
le plaignant ayant décidé de ne pas entamer
de poursuites - doit répondre à un interrogatoire
et décliner son état civil. Il déclare
à l'agent qui l'interroge qu'il se nomme Wallie Ford
: l'homme que des milliers de Noirs-américains considèrent
aujourd'hui comme l'incarnation d' Allah vient d'entrer
pour la première fois – et pas la dernière
– dans les annales des services de police américains.3
Wallace Fard |
Après
cet incident, la vie de Wallace Ford, puisque c'est le nom
sous lequel il est alors connu, reprend un cours normal.
Grand, et mince, l'homme a la peau basanée, les cheveux
noirs bouclés, les yeux de la même couleur,
légèrement en amande, qui trahissent des origines
métissées. Il a aussi des traits de type européen
et un nez droit qui lui permettent, pendant sa jeunesse,
de passer pour un Blanc. Ses fonctions de gérant
du restaurant, son sourire charmeur lui valent un certain
succès auprès de ses serveuses, dont certaines
finissent dans son lit . C'est ainsi qu'il se lie avec Hazel
Barton, une jeune blanche âgée de 25 ans originaire
de l'état de New York. En 1919, le couple décide
de se mettre en ménage dans un appartement situé
au dessus du restaurant mais lorsque la jeune femme évoque
la possibilité d'un mariage, Wallace l'informe que
la chose est impossible : il est déjà marié
dans l'Oregon, mais n'a pu obtenir le divorce de sa première
femme, d'où a résulté une séparation
particulièrement difficile.4
Un
an plus tard, le premier septembre 1920, Wallace Ford et
Hazel Barton, ont un enfant qu'ils nomment Wallace Dodd
Ford.5
Sur le certificat de naissance de son fils, le père
se décrit comme un individu de race blanche, restaurateur,
né en Nouvelle-Zélande et âgé
de 26 ans.6
Ce sera, pour Hazel, un indice sur les origines de son concubin
car celui ci, à vrai dire, parle très rarement
de son passé, de sa famille et de l'éducation
qu'il a reçu. Il ne témoigne également
d'aucun intérêt pour la politique, la religion
ou les questions sociales de son temps. Tout au plus sait-elle
qu'il est arrivé à Los Angeles quatre ou cinq
ans plus tôt et, par les confidences que lui a fait
une serveuse qui était sortie avec Fard, qu'il est
quasiment illettré : cette dernière a souvent
rédigé pour lui les lettres qu'il envoyait
à ses parents en Nouvelle-Zélande, tant il
avait de mal à tenir sa correspondance.7
Cette
manie de la dissimulation, l'impossibilité de se
marier, la relative inculture et le tempérament parfois
violent du jeune homme vont peu à peu lasser Hazel.
Un jour, elle découvre par hasard dans les affaires
de son concubin une vieille lettre adressée à
un certain Fred Dodd, à Salem, en Oregon. Curieuse,
elle ne peut s'empêcher de parcourir la lettre et
lorsqu'elle en a terminé la lecture, il ne fait plus
de doute dans son esprit que Fred Dodd et Wallace Ford sont
une seule et même personne. Dodd, c'est ce nom étrange
qu'il avait tant insisté pour accoler au prénom
de son fils. La découverte plonge la jeune femme
dans un abîme de réflexions: pourquoi tous
ces mystères ? Qu'a-t-il pu se passer en Oregon pour
pousser Wallace à quitter l'état précipitamment
et à refaire sa vie sous un faux nom ? Qu'est devenue
sa femme ? Des questions auxquelles le mutisme de son concubin
n'apporte pas de réponse.8
Les rapports du couple ne cessent plus dès lors de
se dégrader. En 1921, Hazel quitte Ford en emmenant
son fils avec elle. Elle se mettra brièvement en
ménage avec un certain Osborne - qui mourra six mois
plus tard - avant de se marier avec Clifford Evelsizer,
avec lequel elle restera définitivement.9
Wallace
Ford, de son côté se met à dériver
vers le crime organisé. Le 16 janvier 1920, le 18ème
amendement à la constitution des États Unis
prend effet, interdisant la vente, la production, le transport,
l'importation et l'exportation des boissons alcoolisées.
C'est le début de la prohibition. Restaurateur, il
intéresse forcement la pègre qui l'approche
et lui propose de trafiquer de l'alcool. La perspective
de gagner facilement de l'argent est trop tentante pour
qu'il y résiste longtemps et bientôt, on sait
dans le quartier qu'on peut se procurer à boire dans
un restaurant de la troisième rue, au numéro
803. Le bruit finit inévitablement par parvenir jusqu'aux
oreilles de la police. Le 20 Janvier 1926, un agent en civil
se présente dans l'établissement de Wallace
Ford pour y acheter du tord-boyaux. A la demande du policier,
Fard téléphone pour passer commande de quatre
litres de boisson prohibée. La preuve étant
faite de ses activités clandestines, il est arrêté
séance tenante.10
Ce
premier avertissement n'est pas suffisant pour que le restaurateur
mette un terme à ses activités illégales.
Trois semaines plus tard, il est à nouveau arrêté
par la police, mais cette fois ci pour une affaire autrement
sérieuse. Car Wallace Ford ne se contente pas de
vendre de l'alcool; c'est aussi un trafiquant de cocaïne
et de morphine. Le 15 février, Howard Donaldson,
un eurasien avec qui il s'est lié d'amitié,
négocie avec un policier la vente d'une importante
quantité de drogue pour 225 dollars et déclare
imprudemment que la marchandise se trouve en possession
du restaurateur.11
Les trois hommes se rencontrent pour conclure le marché.
Tandis qu'ils discutent, Ford remarque soudain que le client
potentiel porte sur lui des menottes et comprend qu'il s'agit
en réalité un représentant de la loi.12
Il tente de faire marche arrière mais il est trop
tard : les deux dealeurs sont arrêtés. Trois
heures plus tard, trois agents perquisitionnent le 803 south
third Street et découvrent une quantité importante
de narcotiques, dont de la cocaïne, dissimulée
dans du papier journal.13
Jugé
une première fois le 04 mars 1926 pour une infraction
au Woolwine Act - la loi californienne sur la prohibition-
il est condamné à des peine de 1 dollars ou
un jour de prison pour possession d'alcool et à 400
dollars ou 180 jours de prison en avoir vendu. Le 28 mai
1926, il est jugé une seconde fois, cette fois pour
la possession d'héroïne et d'autres substances
illicites, et il est condamné à quatre ans
de prison.14
Ces années, Ford n'est pas obligé de les purger.
Comme son complice, il pourrait bénéficier
de la liberté sur parole mais son tempérament
inflexible lui fait choisir une autre voie. Il veut, explique-t-il
à Hazel Barton, purger l'intégralité
de sa peine afin de pouvoir être véritablement
un homme libre à sa sortie de prison.15
Lorsque les services pénitentiaires de la prison
de Saint Quentin, en Californie, lui demande de préciser
à nouveau ses origines, il se déclare de race
blanche, mais originaire d'Hawaï, ayant pour parents
Béatrice et Zared Ford.16
Des
années que Wallace Ford passe derrière les
barreaux, on ne sait rien. Un parenthèse s'ouvre
à son arrivée à la prison de Saint
Quentin et se ferme lorsqu'il en sort, le 27 mai 1929. Aussitôt,
comme il a quitté l'Oregon pour la Californie pendant
les années 1910, il décide de quitter la Californie
pour recommencer sa vie ailleurs. Symbole de cette volonté
de changement, il modifie légèrement son nom.
Fred Dodd était devenu Wallace Ford, qui devient
désormais Wallace Fard.
Dans
un premier temps, Wallace Fard essaye d'être représentant
de commerce. En démarcheur indépendant, il
vend du matériel de petite chirurgie pour la Marcellens
Chemical Compagny, à Chicago puis, ne parvenant pas
à vivre correctement de cet emploi, il déménage
à Detroit.17
Fard
a un plan. Pendant son bref séjour à Chicago,
il a découvert le Temple de la Science Maure d'Amérique,18
un culte anti-blanc qui s'est progressivement répandu
dans plusieurs villes des États Unis. Depuis le début
des années 20 , un gourou nommé Noble Drew
Ali y enseigne que les Noirs sont les descendants de la
tribu Nord-Africaine de Moabites et surtout, que ces Maures
sont supérieurs aux Blancs. Il les incite à
ne pas se considérer comme étant de couleur
noire mais olivâtre. Il les encourage aussi à
rejeter leur “nom d'esclave” - c'est à
dire le patronyme qui a été attribué
à leur ancêtre esclave par un propriétaire
blanc - pour les transformer en «véritables
noms » en y adjoignant les particules “El”
ou “Bey”. A l'usage des adeptes du culte qu'il
a fondé, il a rédigé son propre Coran
qui mélange ses propres préceptes avec des
extraits tirés du Coran traditionnel et de la Bible.
Au milieu de 1929, le Temple de la Science Maure d'Amérique
est en pleine débandade : des dissensions internes
ont dégénéré en affrontements
sanglants. Au cours d'une rixe sanglante entre factions,
Noble Drew Ali est battu à mort par ses opposants.19
L'islam,
s'il ne le pratique pas, n'est pas inconnu de Wallace Fard;
pendant son enfance en Nouvelle-Zélande, son père
Zared, un immigré originaire de la région
où se situe l'actuel Pakistan, lui en a souvent parlé.20
Pendant son séjour à Chicago, il se renseigne
sur les enseignements du Temple de la Science Maure d'Amérique
et en pille littéralement les idées. L'ancien
trafiquant de drogue sent qu'une place est à prendre
et qu'il pourrait facilement gagner sa vie au dépend
de la crédulité des Noirs. Devant l'abondance
des prophètes noirs et la violence de leurs partisans,
il juge plus prudent d'aller dans une autre ville. C'est
ainsi qu'abandonnant son emploi de représentant,
il s'installe à Détroit à l'automne
1929 et commence à en arpenter les rues dans un contexte
social très particulier.
Pendant
les années 1920, prés de 750 000 Noirs quittent
le sud des États Unis en espérant trouver
une vie meilleure dans les États du Nord et de l'Ouest.
C'est le plus grand mouvement de migration intérieur
de l'histoire de la nation américaine.21
L'exode est si massif qu'il provoque un changement rapide
de la démographie des villes du Nord. Jusqu'en 1910
à Chicago, plus des deux tiers de la population noire
vit dans des quartiers dont la majorité des résidents
sont Blancs. De façon générale, les
Noirs sont associés à la vie politique et
sociale, certains étant élus dans des circonscription
majoritairement blanches. L'arrivée massive des Noirs
du Sud va changer la donne.
Peu
éduqués, pauvres, différents des populations
venues d'Europe, les Noirs issus du monde rural du Sud des
États-Unis amènent avec eux alcoolisme, criminalité,
délinquance et violence. Les Noirs du Nord, qui sentent
que la venue des nouveaux arrivants est en train d'avoir
un impact sur leurs relations avec les Blancs, expriment
leurs ressentiments à travers leur presse communautaire
et par une attitude hostile à l'égard des
nouveaux venus.22
Bientôt, de grands quartiers noirs se forment. L'influence
du milieu, qui avait permis à un nombre relativement
limité de Noirs de s'intégrer harmonieusement
à la vie sociale des villes du Nord, ne suffit à
faire contrepoids à l'altérité des
comportements des nouveaux venus. Les tensions raciales
et la montée des problèmes sociaux et sécuritaires
posés par cette vague d'immigration afro-américaine
vont pousser les municipalités des villes du Nord
- qui n'avait pas été confrontés, comme
dans les états du Sud, aux problèmes inhérents
à la cohabitation de grands groupes ethniques - à
adopter des lois de ségrégation.23
Plus que ces lois de ségrégation, l'incapacité
des migrants noirs à doter leurs communautés
de structures économiques solides et autonomes -
à la différence des Asiatiques ou des Juifs,
par exemple - va les rendre particulièrement dépendants
de l'économie de la population blanche. L'espoir
de ces migrants venus s'installer “au pays du lait
et du miel” de voir s'améliorer leur situation
économique, ne tarde pas à faire place au
ressentiment et à la rancoeur envers des Blancs,
considérés comme des hypocrites et accusés
de ne pas donner de travail à l'homme noir.
Reconverti
en vendeur à domicile de manteaux et de soieries,
celui qui s'est renommé Wallace Fard Muhammadil frappe
aux portes des habitants du quartier noir de Paradise Valley.
Après avoir gagné la confiance de ses hôtes,
il pénètre dans les foyers noirs, évoque
les pays mystérieux d'où sont originaires
leurs ancêtres et, lorsqu'il sent un terrain propice,
fait la promotion de sa vision particulière de la
religion avec des arguments chocs: “La bible,”
explique-t-il, “vous apprend que le soleil se
lève et se couche. Ce n'est pas ainsi. Le soleil
est immobile. Toute votre vie vous avez pensé que
la terre ne bougeait pas. Mettez vous debout, regardez en
direction du soleil et sachez que c'est la terre sur laquelle
vous vous tenez qui bouge.” L'indigence intellectuelle
de certains de ses interlocuteurs est telle qu'il n'en faut
pas plus pour qu'ébahis par une telle révélation,
ils se convertissent.24
Invité à partager le repas de ses hôtes,
il leur explique, à la fin du repas, que la nourriture
qu'on vient de lui offrir n'est pas bonne pour eux “Ne
mangez pas cette nourriture. Pour vous c'est du poison.
Les gens de votre pays n'en mangent pas. Comme ils mangent
bien, ils sont toujours en parfaite santé.”25
Il les incite alors à la frugalité, à
éviter la viande de porc et à ne prendre qu'un
repas par jour.
Il
est, dit-il pour se présenter, né à
La Mecque le 25 février 1877 et, par la tribu de
Quryash - ou Koreish - , il affirme être d'ascendance
commune avec le prophète Mahomet. Il prétend
être diplômé d'Oxford, en Angleterre
et avoir finit ses études à l'université
de Californie de Sud de Los Angeles afin de se préparer
à une carrière diplomatique dans le Royaume
du Hejaz.26
Retourné chez lui, il aurait décidé
de quitter sa famille pour revenir aux États Unis
et c'est alors qu'il a découvert son “oncle”
d'Amérique - une allusion aux Noirs Américains
- qui était perdu dans les jungles sauvages d'Amérique
du Nord depuis quatre cents ans.27
Surtout, il est le Mahdi attendu 2000 ans après la
naissance du Christ, ayant pris des traits caucasiens pour
pouvoir se mélanger aux Blancs et découvrir
le plan secret qu'ils veulent mettre en oeuvre pour l'extermination
des Noirs.28
Sa mission, affirme-t-il enfin, commence symboliquement
le 04 juillet 1930, date de l'indépendance des États
Unis, qui doit devenir celle de l'indépendance du
peuple Noir vis à vis des Blancs.29
En
quelques mois, Wallace Fard parvient à convertir
un nombre conséquent de personnes. Après avoir
organisé pendant quelques temps des réunions
chez l'un ou l'autre, il fonde en Novembre 1929 le Temple
de l'Islam d'Allah où il organise régulièrement
des offices religieux.30
Dans les mois qui suivent, l'effondrement boursier d'octobre
1929, qui provoque une grave crise économique, entraîne
par effet de domino une misère généralisée
au sein de la communauté afro-américaine.
Avec une concurrence accrue sur le marché du travail,
les Blancs vont également prendre une série
de mesures pour protéger leurs emplois ou favoriser
l'embauche des membres de leur communauté, au détriment
des Noirs, dont la communauté n'a presque aucune
autonomie économique.31
Ce climat économique et social contribue au succès
croissant que rencontre le message anti-blanc propagé
par Wallace Fard.
De
nombreux Noirs se réunissent alors sous la bannière
de l'Islam Noir. Beaucoup sont d'anciens adeptes du Temple
de la Science Maure d'Amérique, d'autres, des migrants
noirs du Sud. Parmis ces derniers se trouvent des sympathisants
de l'Association Universelle Nègre d'Amélioration,32
un mouvement fondé par Marcus Garvey en 1914 en Jamaïque,
qu'il avait importé aux Etats-Unis lorsqu'il y avait
émigré. Extrêmement populaire parmi
les Noirs - elle a compté une trentaine de branches
en 1919 et a eu plusieurs centaines de milliers d'adhérents
- cette association prônait le retour des Noirs en
Afrique et affirmait que ceux-ci devaient être fiers
de leur origine. En 1923, Marcus Garvey avait été
poursuivi en justice pour escroquerie dans le cadre de la
gestion d'une compagnie de bateaux à vapeur qu'il
avait créé pour rapatrier les Noirs. Deux
ans plus tard, il avait été incarcéré
au pénitencier d'Atlanta avant d'être gracié
par le président Coolidge, puis expulsé vers
la Jamaïque.33
La débandade de l'association avait sonné
le glas des espoirs de retour en Afrique des Noirs-américains,
et celle d'une résolution saine des problèmes
raciaux de l'Amérique.
Au
printemps 1931, Wallace Fard fait une rencontre déterminante
pour le futur de l'organisation qu'il a créé.
Depuis quelques temps, Clara Poole, née Evans, fréquente
le Temple de l'Islam d'Allah et elle décide un jour
d'inviter le prophète à manger chez elle.
Elle espère ainsi lui faire rencontrer son mari,
Elijah et amener celui-ci à se convertir.34
Elijah
Poole, dit Elijah Muhammad |
Elijah
Poole est l'exemple type du genre d'individu que Fard recrute
sous la bannière du Temple de l'Islam d'Allah. Né
en 1877 à Sanderville en Géorgie, il ignore
le jour exacte de sa naissance. Enfant, il va quelques temps
à l'école de cette petite ville, ne parvenant
à assimiler que les rudiments de l'écriture
et de la lecture. En 1919, il épouse Clara Evans
à Cordele. Il travaille alors pendant quatre ans
pour la Georgia and Southern Railroad, une compagnie ferroviaire
à Macon, toujours en Géorgie. En 1923, comme
des centaines de milliers d'autres Noirs, il émigre
vers le Nord et s'installe à Detroit, dans le Michigan,
où il occupe successivement plusieurs emplois jusqu'au
début de la crise économique des années
trente, à partir de laquelle ne trouvant plus de
travail, il sombre dans l'apathie, l'oisiveté et
l'alcoolisme.35
L'enseignement de Fard est une véritable révélation
pour Elijah Poole. Il passe de la haine de soi à
la haine envers les Blancs, pose la bouteille et commence
à fréquenter assiduement la secte raciste.36
Pendant
plusieurs mois, C'est quasi-quotidiennement que Wallace
Fard est invité chez les Poole. Au contact du Gourou,
Elijah et sa famille s'imprégnent du credo raciste
de l'Islam Noir et apprennent tout de la vérité
cachée sur l'origine de l'homme noir et la façon
dont la race des Diables Blancs a été créée.37
A
l'origine des temps, il n'y avait sur terre que le peuple
originel, le peuple noir, qui était l'être
suprême, Allah. Ce peuple originel habitait la meilleure
partie de la terre. Il avait fondé la sainte ville
de la Mecque, ainsi que celle de Jérusalem. Il
y a près de 5 000 ans naquit à une trentaine
de kilomètres de la Mecque un scientifique nommé
Yacub. Sa naissance avait été prophétisée
8 400 ans plus tôt et il était dit qu'il
créerait une race de diables. A l'âge de
six ans, en observant des morceaux de métal, Yacub
découvrit le magnétisme. Il déclara
alors à son entourage que lorsqu'il serait suffisamment
âgé pour cela, il créerait une race
différente et lui enseignerait l'art de la tromperie.
Cette race régnerait ensuite sur terre pendant
6 000 ans.
Pour
mener à bien son projet, Yacub alla s'installer
sur l'île de Pelan – mieux connue sous le
nom d'île de Patmos. Yacub savait qu'il existait
deux germes chez l'homme noir: le germe noir et le germe
brun. Afin de pouvoir créer une nouvelle race,
il édicta des lois de contrôles des naissances
très strictes pour isoler le germe brun et le greffer
jusqu'à ce qu'il devienne blanc. Toute infraction
à ces lois par les médecins, les infirmières,
les ministres où les crémateurs était
punie de mort.
Il
commença par s'assurer que ses partisans seraient
de bons reproducteurs et de bonnes reproductrices, renvoyant
tous les autres sans état d'âme. Les docteurs
examinaient alors toutes les personnes souhaitant se marier.
Si elles étaient sélectionnées, ils
les envoyaient vers un ministre qui avait pour ordre de
ne marier que des personnes dissemblables.
Ensuite
venait la sélection des bébés. Les
infirmières devaient tuer de façon systématique
tous les enfants noirs, soit en les donnant à manger
aux bêtes sauvage, soit en leur plantant une longue
aiguille dans le cerveau. Dans ce second cas, elles devaient
alors porter le corps à un crémateur, qui
les incinérait. Les infirmières disaient
ensuite aux mères que leur enfant était
un ange, qu'il avait été emmené au
Paradis et que lorsqu'elles mourraient, elles l'y retrouveraient.
Si au contraire, l'enfant était brun, il était
remis à sa mère, à qui on disait
d'en prendre bien soin, de bien l'éduquer et qu'un
jour, ce serait un grand homme.
Après
avoir effectué ce processus pendant 600 ans, Le
germe brun devint blanc et l'appauvrissement du sang originel
l'affaiblit et le rendit malveillant. C'est ainsi que
Yacub créa l'homme blanc. Et que l'homme blanc
était le diable.
Très
vite, les diables commencèrent à semer la
zizanie au sein du peuple originel, mentant et poussant
les uns et les autres à se battre entre eux. Les
Noirs du peuple originel se rendirent compte qu'ils n'avaient
d'autres solutions que d'exiler tous les membres de la
race blanche, pour préserver l'Arabie et la sainte
ville de la Mecque, racine de toute civilisation sur terre.
Il y a 6 019 ans, le peuple originel dépouilla
donc les diables blancs de tout ce qu'ils possédaient,
sauf du langage. Il les fit marcher pendant 2 200 miles,
jusqu'en Europe, où ils devinrent sauvages et se
mirent à vivre dans des cavernes.
2
000 ans plus tard, Moïse vint civiliser le diable.
Sa venue avait, elle aussi, été prophétisés
par 23 scientifiques il y a 11 000 ans. Moïse était
pour moitié un homme originel mais il eu du mal
à civiliser le diable car celui-ci vivait comme
une bête. Néanmoins, il lui enseigna comment
bâtir sa maison et mener une vie digne.
Quelques
siècles plus tard, Christophe Colomb, lui aussi
pour moitié un homme originel, découvrit
dans la partie pauvre de la terre l'Amérique, où
vivaient les indiens, des hommes originels qui avaient
été exilés d'Inde il y a 17 000 ans.
Il y a 379 ans, un trafiquant d'esclaves se rendit à
La Mecque. Il y rencontra des membres du peuple originel
et il les entraîna jusque dans les jungles sauvages
d'Amérique, où il les abandonna. Le diable
a ensuite délibérément maintenu les
membres du peuple originel d'Amérique du Nord dans
l'ignorance. Le diable, en effet, craignait d'être
chassé si on découvrait à quel point
il était crasseux. Il s'est ensuite emparé
du nom de Jésus – qui était un homme
originel - pour tromper les "perdus et retrouvés"
et leur faire croire à sa religion - le Christianisme
– et à un dieu mystérieux. En inventant
ce dieu, les diables blancs voulaient maintenir en esclavage
la majorité des Noirs en leur faisant adorer un
être invisible qui n'existe pas. En réalité,
après l'avoir prié pendant 379 ans en espérant
en obtenir une maison et des vêtements, les perdus
et retrouvés n'en avaient reçu que des épreuves
: la faim, la pauvreté et des brutalités
commises par ceux qui en faisaient l'apologie. L'heure
de la libération de l'homme noir perdu et retrouvé
dans les jungles d'Amérique du Nord approchait
néanmoins car la date d'expiration de la civilisation
du diable était arrivée à son terme
en 1914. 38
La
véracité de cette histoire, explique alors
Fard aux Poole, est reconnue par les diables eux-mêmes
qui, dans leur journaux et leur magazines, reconnaissent
que leurs ancêtres ont été des hommes
des cavernes. Puis Fard continuait l'histoire et expliquait
que les Noirs-américains appartiennent à la
tribu de Shabazz, enlevée à La Mecque 379
ans plus tôt. Lui, Wallace Fard, le prophète,
venait les sauver et les aider à renouer avec leur
passé, leur véritable peuple et leurs coutumes.39
Cette
révélation des origines cachées des
Noirs et des diables blancs d'Amérique enthousiasme
Elijah. Il contacte ses proches, tente par tous les moyens
de convertir sa famille et se met à fréquenter
assidûment le Temple de l'Islam d'Allah, devenant
un des plus fidèles disciples de Fard. Ils sont,
comme lui, parfois jusqu'à sept cent à se
presser aux offices religieux dans le temple de Hastings
Street, où la secte a élu domicile.40
Le prophète ne tarde pas à confier à
son disciple des responsabilités au sein de l'organisation,
l'autorisant à prêcher l'islam Noir à
Paradise Valley avant de le promouvoir, en Août 1932,
au rang de grand prêtre de la secte raciste et de
le renommer Elijah Karriem.41
Ce
changement de nom est un des symboles les plus importants
de l'Islam Noir. Il s'agit, pour les adeptes du Temple de
l'Islam d'Allah, de renoncer à leur “nom d'esclave”.
Tant qu'ils ne se sont pas vu ré-attribuer leur “véritable”
nom, les membres du cultes substituent à leur noms
de famille un X, symbole de l'ignorance de leur patronyme
originel. Si deux personnes portent le même prénom,
la seconde des deux qui adopte un X y ajoute le chiffre
2, et ainsi de suite.42
Le Prophète se charge, bien sur, de révéler
leur patronyme originel à ses adeptes pour la somme,
assez considérable à l'époque, de dix
dollars. L'attribution des patronymes donne parfois lieu
à de curieuses révélations, dont la
crédulité des adeptes n'est pas la moindre
: Fard attribue à Elijah Poole et deux de ses frères
trois patronymes différents - Sharrieff, Karriem
et Muhammad - leur expliquant avoir eut la révélation
divine que leur mère les a conçu, à
l'insu de tous, de trois pères différents...43
Avec
la nomination de responsables au sein de son mouvement,
Fard va pouvoir régler quelques affaires privées
qui peuvent, potentiellement, nuire à ses activités
à Détroit. Son physique ambivalent suscite
parfois des interrogations chez ses partisans. Il craint
qu'on ne découvre qu'il a épouse une femme
blanche et qu'il en a eu, de surcroît, un enfant.
Jusqu'alors, il n'a jamais totalement coupé les ponts
avec Hazel Barton qui lui écrit occasionnellement
en poste restante pour lui réclamer une participation
financière à l'éducation de son fils.
Il sent qu'il faut, désormais, mettre un terme à
ce qui reste de sa relation avec la jeune femme et le garçon.
Il fait un bref voyage en Californie pour aller les voir
et, face aux questions d'Hazel, il se montre, comme à
son habitude, peu loquace. Tout au plus lui décrit-il
son nouveau mode de vie, avec la prise d'un seul repas par
jour, un détail qui marquera Hazel. Il lui raconte
ensuite qu'il a décidé de rentrer en Nouvelle-Zélande
puis, après avoir passé quelques jours à
Los Angeles, il monte dans son coupé Ford et repart
pour Détroit où il va se consacrer avec énergie
à l'organisation du Temple de l'Islam D'Allah.44
Le
mouvement de Fard va attirer pour la première fois
l'attention de la presse de Détroit et de la police
pendant l'automne 1932 avec un assassinat qui va lui valoir
d'être qualifié de «culte Vaudou».45
Depuis quelques temps déjà, Wallace Fard,
dans ses enseignements – les leçons de la nation
perdue et retrouvée de l'islam - fait des allusions
explicites à la pratique du sacrifice humain dont
les victimes propitiatoires doivent être soit des
Blancs, soit des Noirs loyaux au gouvernement des États
Unis plutôt qu'envers la secte. Ainsi est-il requis
de chaque adepte de réciter que “Chaque
fils de l'islam doit remporter une victoire sur le diable.
Quatre victoire et le fils obtiendra sa récompense”.
Le catéchisme de la secte, qui consiste en une longue
succession de questions et de réponses que les convertis
doivent apprendre par coeur est explicite sur ce point :
“Question
10: Pourquoi Mahomet et tout musulman assassine-t-il
le diable? Quel est le devoir de chaque musulman concernant
les quatre diables? Quel récompense reçoit
un musulman qui présente quatre diable en une fois?
Réponse – Parce qu'il est
méchant à 100 %. Ses manières et
ses actes sont ceux d'un serpent du type greffé.
Alors Mahomet a appris que ne pouvant corriger les diables,
ils devaient être assassinés. Tout musulman
assassine le diable parce qu'ils savent qu'il est un serpent
et aussi parce que s'il était autorisé à
vivre, il mangerait quelqu'un d'autre. Chaque musulman
doit apporter quatre diables, et en apportant et en présentant
quatre diable à la fois, sa récompense est
un badge sur le revers de son veston, et également
un voyage gratuit dans la sainte ville de La Mecque pour
voir le frère Mahomet.” 46
Le
20 novembre 1932, convaincu qu'il est prédestiné
depuis 1500 ans à offrir la v ie d'un être
humain en sacrifice à ses dieux, Robert Harris, un
adepte de la secte, décide de passer à l'acte.
Après avoir confectionné à l'arrière
de sa maison un autel de fortune avec une caisse, il se
met en quête de Gladys Smith, une jeune travailleuse
sociale blanche qui lui a coupé les aides sociales
quelques temps plus tôt. Ne parvenant pas à
la trouver, il se rabat sur un voisin noir, James J. Smith,
qu'il considère comme un incroyant. Commence alors,
devant une douzaine de témoins, une macabre mise
en scène inspirée par un magazine qu'il a
lu quelques temps plus tôt. Tandis que ses enfants,
âgés respectivement de 9 et 12 ans, le supplient
de ne pas tuer Smith, Robert Harris et sa femme, Glenda,
enfilent des vêtements cérémoniaux.
Celui qui se décrit comme « le roi de
l'Islam » calme ensuite la victime propitiatoire
en lui défonçant le crâne d'un coup
de barre de fer - un morceau d'essieu d'automobile - avant
de la traîner sur l'Autel et de l'achever en lui plongeant
une lame de vingt centimètre dans le coeur.47
Lorsque
Robert Harris est arrêté par la police, il
déclare aux enquêteurs qu'il avait également
l'intention d'assassiner deux juges de Détroit, Arthur
E. Gordon et Edward J. Jeffries et «de tuer beaucoups
de Chrétiens». Il leur explique ensuite
appartenir à l' «Ordre de l'Islam»
un culte qui regrouperait une centaine d'individus.48
Aussitôt, les autorités décident d'enquêter
sur le culte. Sur les indications d'Harris, ils perquisitionnent
les locaux de la secte des musulmans noirs. Ils y saisissent
des ouvrages religieux et découvrent que ceux-ci
incitent les adeptes à «tuer des diables».
En interrogeant certains adeptes, ils apprennent que ceux
qui en révèlent les secrets encourent la peine
de mort. Ils interpellent aussi Ugan Ali, un homme qui se
présente comme «le Dieu de la Nation Asiatique».49
Ali les informe aussi qu'il n'est en réalité
que le lieutenant de Wallace Fard, le fondateur du culte.50
Quatre
jours après le meurtre de James Smith, Harris passe
en jugement : prés de 500 musulmans noirs se rassemblent
au tribunal. On craint un temps des débordements
mais Harris, qui plaide coupable, est finalement ramené
en cellule dans l'attente d'une expertise psychiatrique,
sans qu'il y ait eu d'incident.51
Une commission composée de trois médecins
le fera interner en hôpital psychiatrique le 7 décembre
suivant.52
Entre
temps, la police n'a pas relâché la pression
sur la secte et ses dirigeants. Après Ugan Ali, elle
elle a arrêté Wallace Fard. Quelques soient
les arguments utilisés par les autorités,
ceux-ci doivent être particulièrement convainquant
car Fard accepte de quitter la ville. Ugan Ali, de son côté,
promet de démanteler le culte.53
Le 7 décembre 1932, Fard se voit signifier une interdiction
de séjour à Detroit et il est mis dans un
train en partance pour Chicago.54
Le prophète laisse derrière lui une secte
qui compte 8000 adeptes dans la seule ville de Détroit.55
Certains d'entre eux affirmeront plus tard qu'à l'époque,
25 000 personnes sont inscrites dans les registres du Temple
de l'Islam d'Allah.56
L'exil
de Fard ne dure pas très longtemps, dès janvier
1933, le prêcheur de haine noire rentre secrètement
à Detroit et reprend discrètement ses activités.
Elijah Poole – que Fard a renommé entre temps
Elijah Muhammad - rouvre l'école du Temple de l'Islam
d'Allah sous le nom d'Université de l'Islam et, pour
tromper la surveillance policière, il rebaptise le
culte, désormais désigné sous le nom
sous lequel il sera plus connu: la “Nation de
l'Islam”.57
Pendant
son séjour, il jette les bases des structures qui
vont assurer la pérennité du culte. Il cré
le "Fruit de l'Islam", une milice à
laquelle doivent obligatoirement s'inscrire tous les hommes
de la Nation de l'Islam.58
Ses responsables se voient attribués des grades calqués
sur ceux de l'armée, on y apprend les sports de combat
et le maniement des armes à feu. Les femmes, elles,
sont regroupées dans le programme d' "Entrainement
des Femmes Musulmanes" ou dans des "classes
de civilisation générale" pendant
lesquelles on leur apprend la propreté et la cuisine.59
Les enfants, quant à eux, sont endoctrinés
dans l' "Université de l'Islam".
On y enseigne les croyances millénaristes de la secte
et "notre propre connaissance" plutôt
que la civilisation des diables blancs.60
Fard
dote la secte de son propre drapeau, orné d'un croissant
de lune et d'une étoile. Celui ci est affiché
dans les temples entouré des Initiales des mots "Liberté,
Justice, Egalité et Islam".61
Le gourou demande à ses adeptes d'y prêter
allégeance, une exigence qui va causer un schisme
dans la secte et le départ d'un Adepte, Abdul Muhammad,
qui créra son propre culte des musulmans noirs qui
demeureront, eux, fidèles à la constitution
des Etats-Unis.62
Le
25 mai 1933, la police de Detroit, qui a eu vent de présence
de Fard en ville, arrête à nouveau celui qu'elle
considère comme le «chef des Vaudous»
à l'Hotel Fraymore.63
Le prophète de la Nation de l'islam se pose cette
fois là en martyr et, ne manquant pas d'à
propos, déclare avoir 33 ans, comme le Christ lors
de sa crucifixion. Il déclare aussi être Blanc
et de nationalité Arabe.64
Aux policiers qui l'interrogent, il déclare que ses
enseignements sont une pure escroquerie et qu'il en tire
tout l'argent qu'il peut.65
Ni la première affirmation, ni la seconde ne lui
valent la sympathie des autorités et il est à
nouveau mis dans un train en partance pour l'Illinois.
Arrivé
à Chicago, fidèle à ses habitudes de
prosélyte de la haine anti-blanc il se met à
prêcher aux carrefour de la ville, il est à
nouveau arrêté pour trouble de l'ordre public
le 26 septembre 1933. Lorsqu'on lui demande de décliner
son état civil, il se présente sous le nom
de Wallace Dodd Ford et se dit âgé de quarante
ans. Il se décrit comme étant de race noire.
Il est relâché quelques jours plus tard.66
Tandis
que Fard peine à organiser un mouvement à
Chicago, la police de Detroit ne relâche pas la pression
sur les musulmans noirs, bien décidé de débarrasser
la ville de ce qu'elle considère comme une menace
pour l'ordre public et la sécurité des personnes.
Au printemps 1934, les responsables des écoles publiques
de la ville commencent à s'inquiéter d'une
diminution alarmante du nombre d'élèves noirs.
Le lundi 16 avril, les policiers perquisitionnent les locaux
de l'Université de l'Islam. Ils découvrent
que près de 400 enfants y sont inscrits et mettent
en détention plusieurs de ses enseignants, qui sont
accusés, entre autres, d'inciter les mineurs à
la délinquance. L'affaire dégénère
en émeute le mercredi 18 janvier lorsque, croyant
que le procès des enseignants va s'y dérouler,
500 musulmans noirs passablement échauffés
se rassemblent devant le quartier général
de la police de Détroit. Le rassemblement bascule
dans la violence lorsqu'un des responsables de la secte
se met à hurler «Choppez les flics !»
Aussitôt une bagarre à coups de poings éclate
entre policiers et émeutiers. Dans la mêlée,
6 agents sont sérieusement blessés et des
dizaines d'autres personnes, plus ou moins légèrement.67
Les
efforts de la police de Détroit, auxquels s'additionnent
des dissensions internes qui éclatent au sein du
culte en l'absence de son dirigeant, finissent par porter
leurs fruits. En septembre 1934, Elijah Muhammad monte à
son tour dans un train pour Chicago et part rejoindre Wallace
Fard.68 Le disciple
du prophète, qui a dirigé seul pendant plusieurs
mois la Nation de l'islam, a pris goût aux honneurs
et au prestige que lui confère sa position. Difficile,
alors, de retourner vivre à l'ombre d'un mentor.
Dans les semaines qui suivent les retrouvailles des deux
hommes dans la capitale de l'Illinois, Wallace Fard disparaît
mystérieusement. Agissant dès lors avec l'apparente
certitude que nul ne reverra jamais vivant le fondateur
de la Nation de l'islam, Elijah apporte quelques modifications
au credo du Culte. Il affirme que Wallace Fard était
l'incarnation d'Allah, que le gourou est reparti pour la
Mecque après avoir révélé ce
secret à Elijah, dont il a décidé de
faire son prophète. Iznogood est devenu calife à
la place du calife. |
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